Interview : Johnny Montreuil, la liberté en bandoulière
Johnny Montreuil, de son vrai nom Benoît Dantec, est un rockeur libre, un vrai, version contrebasse et caravane.
Installé à Montreuil, il chante la rue, les nuits, les rencontres et la liberté, sans jamais tricher ni se laisser formater.
Entre bal populaire et rock’n’roll incandescent, Johnny Montreuil ne joue pas un personnage : il vit sa musique — et ça s’entend.
Un artiste à part, quelque part entre la banlieue, la scène et l’appel du large.
Johnny Montreuil : interview
Arrivée à 14h à l’adresse indiquée.
Devant moi, un portail à demi ouvert. Sur une pancarte : Jardin Pouplier. Je pousse, j’entre. Un petit chemin me mène jusqu’à sa caravane, posée là, au calme, comme une évidence. Johnny Montreuil m’accueille simplement, avec un sourire franc et lumineux, et me propose un thé.
L’interview commence.
Johnny Montreuil :
Je m’appelle Johnny Montreuil. Je vis à Montreuil. On est ici dans les Murs à pêches. J’habite ici depuis une dizaine d’années maintenant, en caravane. Voilà, bienvenue.
Montreuil dans ton nom : qu’est-ce que cette ville représente pour toi ?
Johnny Montreuil :
Artistiquement, j’ai découvert cette ville il y a une vingtaine d’années.
Je viens de la banlieue sud, une banlieue plutôt dortoir : les quartiers, les cités en haut, la ville bourgeoise en bas, et le bois qui sépare les deux zones à Clamart. Quand on est petit, c’est chouette… puis quand on grandit, on se rend compte que c’est assez mort.
Moi, je découvrais le punk, le rock’n’roll vers 15-16 ans… et ça manquait cruellement. Il y avait le Fahrenheit à Issy-les-Moulineaux (aujourd’hui fermé), avec des concerts punk le vendredi. J’ai découvert cette scène-là, cette énergie, en même temps que j’apprenais un peu la guitare.
Puis je suis arrivé à Montreuil et j’ai fait : “Ben voilà… c’est là que j’ai envie de vivre, d’être.” Il y avait une grosse scène punk rock’n’roll, et il y avait autre chose aussi : toutes les communautés musicales se mélangent, se côtoient.
Et puis moi je me sens vraiment banlieusard, un enfant de la banlieue. Tous ces codes — hip-hop, raga, reggae — je les connais, je les aime.
Moi je défends autre chose, c’est mon identité, mes goûts, ma passion, mais on est tous un peu issus du même cru, et on se sent bien à Montreuil. Il y a une espèce de vivre-ensemble qui existe encore ici.
Malgré le Grand Paris, malgré le monde moderne galopant… l’ambiance est un peu moins fun en ce moment, j’ai l’impression, mais ça doit être partout pareil. Ici, on arrive encore à s’éclater. Il y a plein d’artistes qui ont des boulots, qui veulent faire des choses, monter des scènes, exister artistiquement. Et pour exister, on a besoin des autres artistes : donc on se rencontre énormément, on partage… c’est chouette.
Et ça reste quand même une ville populaire. On n’est pas dans le quartier chic. À côté, Vincennes est plus bourgeois… la gentrification amène d’autres populations, c’est moins drôle. Mais ici, autour des Murs à pêches, il y a aussi le côté précaire : squats artistiques, foyer malien, des gens qui vont bouffer pour deux euros le midi… Et tout le monde est bienvenu. Ça, c’est cool. Toujours.
Ta musique mélange rock, swing, “jazz manouche” : choix réfléchi ou instinctif ?
Johnny Montreuil :
Le jazz manouche, j’adore — j’ai beaucoup de disques — mais je n’ai pas tant pratiqué cette musique-là. Ça colle à la peau par la caravane, la vie, les guitares… Je ne suis pas fâché qu’on m’y associe, mais j’ai un profond respect pour ceux qui jouent vraiment ça.
Moi je viens plus de la culture populaire : la chanson, la ballade, la chanson française. Brel, Brassens, Barbara… les auteurs, les chansonniers. Du rock alternatif français aussi, parce que je m’identifie à la langue française, et à l’énergie punk’n’roll que j’ai découverte vers 15-16 ans.
Et puis le hip-hop, vers 16-17 ans, l’âge d’or à partir de 95… NTM, par exemple, qui avait une énergie très punk dans la démarche.
En fait, tout ce que j’aimais, c’était des gens qui racontaient ce qui se passait en bas de leur rue. En reggae, en rock’n’roll, en rap… selon les époques.
Et “Johnny”, ça vient de Johnny Cash : donc j’ai toujours eu un penchant pour le rock’n’roll, le rockabilly — pas le milieu, pas le monde — mais le son, la musique.
Aujourd’hui, quand on voit Johnny Montreuil sur scène, on voit un groupe de rock’n’roll, avec chacun sa patte.
Sur scène, tu donnes tout : que se passe-t-il en toi ?
Johnny Montreuil :
La scène, c’est une libération. C’est hasardeux, aventureux. Il y a la liberté au-dessus de tout ça, un plaisir intense, une libération d’énergie. On fait sortir tout ce qui n’est pas bon en soi. Quand on se retrouve sur scène, c’est un défouloir… et ça peut être maîtrisé dans une chanson très douce. Mais c’est intense. Et puis c’est un partage fraternel : avec le groupe, on est devenus très proches.
C’est ça le rock’n’roll : en découdre avec soi-même. Se prouver ce qu’on est capable de faire… ce que je n’aurais jamais imaginé quand j’avais l’âge de mon fils ou de ma fille. Ce n’était pas un rêve construit : ça s’est fait. Je suis parti avec ma guitare de ma cité, je me suis retrouvé dans des cabarets, des cafés, des restaurants… et c’était déjà génial, parce que je me prouvais que j’en étais capable.
Tu as appris tout seul ?
Johnny Montreuil :
J’ai pris deux-trois cours. Pendant deux ans à la MJC de mon quartier, avec un super prof, Jean-Pierre. Il m’a donné des bases qui me servent encore aujourd’hui. Et après, j’ai travaillé tout seul, dans ma chambre. Et surtout en rencontrant de très bons musiciens. Ça m’a donné de la maîtrise, de la conscience de ce que je fais.
Tes textes : vécu ou observation ?
Johnny Montreuil :
Les deux. Ça fait toujours écho à quelque chose qu’on vit. Un flash, des mots, une situation, une injustice, une forte émotion… et je sais que je dois en faire une chanson.
C’est devenu mon métier. Et j’ai ce plaisir de flâner, de traîner, d’être alerte : croiser quelqu’un, un visage inconnu. J’ai besoin de croiser les autres.
Je ne suis pas bagarreur, mais je n’ai jamais eu peur du contact. La séduction, l’amitié, la déconne… j’en ai besoin depuis tout petit.
J’ai fait des études dans le social aussi : travailler avec les êtres humains, ça m’a toujours parlé plus qu’avoir une carrière et une Rolex à 50 ans.
Fête et mélancolie : quelle part de chacune ?
Johnny Montreuil :
C’est les deux. T’as la montée et la redescente dans tout ce qu’on fait. C’est une histoire d’amour, c’est ça.
Ton lien au public : qu’est-ce que ça représente ?
Johnny Montreuil :
J’ai toujours cet amour de l’autre. Et ce besoin un peu de chahut. Dans les cafés et dans les bars, c’est un joyeux bordel : les gens s’enivrent un peu, ils ont besoin d’autre chose pour accompagner l’ivresse… la musique, forcément.
Entre le public et la scène, c’est un jeu infini : ça fait monter l’un, ça fait monter l’autre.
Moi j’ai appris dans les cafés. Aujourd’hui, je sais pas si les jeunes reproduisent ça… Peut-être plus en province. À Paris, on est plus dans “ma chambre / je me filme / je produis”, et c’est super aussi. Je dis pas que c’est mieux ou moins bien. Mais moi, mon école, c’était le café. À l’époque, on pouvait fumer, les bars étaient des endroits où tout se passait : tu trouvais du boulot, un appart, des musiciens, des rencontres… Jusqu’à 30 ans, toutes les personnes que j’ai rencontrées, c’était dans les cafés.
Moi j’étais timide. Et la musique dans les cafés, ça m’a permis d’épouser ce que j’avais en moi.
Un concert où tu t’es dit : “là, il se passe quelque chose” ?
Johnny Montreuil :
Les premiers, en fait.
La première fois que je me suis retrouvé avec mon ami batteur de toujours — on ne joue plus forcément ensemble, mais on est restés très proches.
On allait jouer dans une cave à Paris. Je me rappelle être en bagnole avec lui, deux potes, et me dire : “Putain, c’est cool… là il se passe quelque chose pour moi.” L’adrénaline, le petit flip, le trac… et le plaisir avant, pendant, après.
Je m’étais fait à moitié virer parce que je roulais un truc pas catholique dans la cave… lui était monté au créneau… c’était un peu parti. Il y avait tout dans cette première soirée. Et surtout : je me suis dit que le bon, c’est de jouer avec d’autres gens, pas tout seul.
(Son pote batteur : Clément Carle — batteur de Syd Matters.)
Avec tes musiciens : c’est écrit ou improvisé ?
Johnny Montreuil :
C’est très écrit. Je ne suis pas un grand improvisateur. Mais aujourd’hui, j’arrive avec des bribes, des idées, une ligne directrice, et je laisse plus de place aux arrangements que je n’ai pas prévus, aux propositions des autres. Et puis je maîtrise mieux ma contrebasse, j’ai plus de confiance. Je maîtrise mieux ce que je produis.
Formatage, réseaux, rentabilité : comment tu tiens ta ligne ?
Johnny Montreuil :
Il y a eu une époque où la culture était pensée comme quelque chose de bon pour les gens, donc on la finance, donc elle existe. Tu pouvais rentrer dans des cases sans être uniquement soumis à la rentabilité.
Aujourd’hui, c’est plus compliqué, mais j’arrive à m’en sortir, avec plusieurs projets. Et il faut pas avoir peur. Ça fait partie de ma vie aussi : aller chiner le bifton. J’aime bien faire ça.
Maintenant, c’est plus facile : les gens me demandent de venir jouer. Donc tu peux négocier. Quand c’est toi qui demandes, c’est dur : tu reviens 15-20 ans en arrière.
Et puis il y a les concerts “au chapeau”, dans les cafés. C’est un vrai plaisir : tu négocies ton billet avec le patron, tu bois des coups, tu parles avec tout le monde. Dans une salle pro, tu fais ton concert, tu remballe, tu charges, tu dors à l’hôtel… t’es au travail. Dans les cafés, tu vis. Il y a une proximité.
Le prochain album : où, quand, avec qui ?
Johnny Montreuil :
On a sorti Zanzibar il y a deux ans — février 2024. Après une grosse tournée, on s’est remis à bosser un nouvel album avec Jean Lamoot, qui avait déjà produit le précédent.
Cette fois, on a voulu partir de zéro ensemble : base commune, écriture, construction plus “pro”. On est sur une quinzaine de titres : on verra lesquels vont sur l’album, lesquels à côté. On va proposer aussi une série de reprises : ça va s’appeler Dans ma roulotte.
Le groupe : Kik (harmonica), Ronan (guitare) — là depuis le début, Steven (batterie) depuis bientôt 8 ans, Marceau (guitare électrique) arrivé pour le dernier album.
On a rencontré un nouveau manager et directeur artistique, Bertrand Lomblot. Il nous a rassurés : “Fais ce que tu sais faire avec ta contrebasse. Fais tes morceaux.” Il veut que les gens nous connaissent… sans nous façonner.
On a déjà enregistré six titres. On en enregistre encore neuf début février. C’est à Spookland — le studio de Yodelice dans le 11e. L’album va sonner terrible.
Sortie : je pense tout début janvier 2027. Peut-être fin 2026, on verra selon la sortie des titres et la tournée. Et j’aime bien réarranger les morceaux du studio pour le live, après. 
Racines, famille, Bretagne
Johnny évoque son père breton (Finistère), venu à Paris à 18 ans “pour l’aventure”, sa mère parisienne, leur rencontre à l’usine (Thomson), puis la fratrie (quatre enfants) et les trajectoires de chacun.
Il parle aussi de ses parents aujourd’hui, “80 ans”, toujours engagés : une association, de l’aide à des réfugiés qu’ils hébergent et accompagnent ; sa mère impliquée dans la Cimade dans le Finistère.
Le test de Nadine (les animaux)
Je termine l’interview avec un petit “test de personnalité” proposé par Nadine : spontané, simple… et souvent très révélateur.
1) Un animal (comment tu te vois) : Caméléon
« Parce qu’il s’adapte à toutes les situations. »
2) Un animal (comment les autres te voient) : Renard
« On me dit souvent que je ressemble à un renard. C’est malin. Avec les petits yeux, toujours en train de rôder… et puis c’est assez solo. »
3) Un animal (qui tu es vraiment) : Un oiseau de mer / un goéland
« Quand tu vois un oiseau en mer, c’est que la terre est proche, c’est rassurant. Et voler… ça doit être génial. Pêcher, suivre les bateaux… »
Johnny sourit :
« En vrai… c’est un peu ce que je t’ai répondu depuis le début. »
Avant de se quitter, Johnny attrape sa guitare.
Pas de scène, pas de micro, pas d’annonce. Juste l’instant.
Il chante « Petite Carlo », comme on raconte une histoire à voix basse, dans le calme de la caravane.
La voix est là, intacte. Les mots prennent leur temps. Le jardin écoute.
À ce moment précis, l’interview s’arrête d’elle-même.
Parce que Johnny Montreuil fait ce qu’il sait faire le mieux : chanter vrai, sans filtre, sans décor — juste avec le cœur.
Rideau.
By Dominique Planche
Johnny MONTREUIL sera en concert le 28 Février 2026
à la Mabrerie
Les Billets c’est ici
Johnny Montreuil : Chant / doublebass / guitard fook
Ronan Drougard : Guitare électrique
Steven Goron: Batterie / choeur
Kik Liard : Harmonica / choeur / tambourin
Marceau Portron : Guitare électrique / Basse/ choeur





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