La version interdite
En 1664, Molière est censuré pour son Tartuffe : voici aujourd’hui la toute première version, celle qui a été interdite est maintenant montée par la troupe de la Comédie française ! Il s’agit donc d’un inédit à ne pas manquer. Une pièce en trois actes, sans les deux ajoutés ensuite par Molière pour adoucir la censure et obtenir l’autorisation de jouer. Et une fin ouverte où Molière laisse le public décider si Tartuffe gagne ou pas.
Une introduction puissante
La première scène s’ouvre sur une brume à la Hamlet, un linge noir à terre semble recouvrir un cadavre, on s’attend à un être revenu des enfers. Ce n’est pas un mort, plutôt un homme nu, peut-être blessé, en tout cas qu’une famille recueille, place dans une baignoire, lave, habille d’un costume et ramène à la vie…
Un son puissant, grave, obsédant rythme cette mise en place. Les comédiens sont tous de noir vêtus, l’image est sobre et efficace, on comprend que rien ne viendra détourner l’attention portée au texte.
« Lumière ! Lumière ! »
Comme dans Hamlet, on demande un éclairage et des torches sont apportées sur le plateau, le décor monté, le son obsédant devient musique, l’homme jadis nu et mal en point que la famille ramène à la vie… c’est Tartuffe.
Il peut alors commencer son travail de destruction et de soumission. De dangereuse hypocrisie dans un décor sobre, noir et brillant. Froid comme son entreprise d’annexion des esprits.
Le combat sans merci entre conservateurs et progressistes va commencer. Une lutte acharnée qui n’est toujours pas terminée de nos jours.
Instinct animal
Lorsque apparaît Tartuffe, c’est dans toute sa banalité, car les manipulateurs sont en réalité sans ampleur réelle, décevants.
Jamais on n’aura vu comme ici la bête en Tartuffe : Ivo Van Hove nous offre une scène presque dansée qui rappelle la force du pas de deux par Patrice Chéreau et Pascal Greggory dans La Solitude des champs de coton.
Un duo quasi chamanique entre Tartuffe et Orgon. Attraction, soumission, corps quasi amoureux, animaux, bestiaux. Captivante lutte, relations passionnelles entre eux deux, mais aussi avec le fils, Damis. Et l’épouse, Elmire.
L’imposteur est en survie, les autres personnages aussi. Chacun, chacune tente d’exister.
Une langue magnifique, la nôtre
La mise en scène est simple et efficace, toute au service de notre magnifique langue.
L’intelligence et la beauté des vers de Molière résonnent, parfaits même dans ce hangar aménagé qu’est la Grande Halle de La Villette.
Dans cette sobriété jusque dans les costumes, le texte peut se déployer pleinement, servi à la perfection par les comédiens de la Comédie française.
Une pièce terriblement actuelle
Des questions s’affichent sur des écrans en fond de scène.
« Qui était cet homme ? », « Madame, a-t-elle raison ? », « Qui piège qui ? », « Amour ou soumission ? ».
Ce dispositif permet au public de prendre un instant du recul et de considérer clairement les enjeux de la pièce : une guerre toujours présente dans notre société contemporaine, un combat entre autorité aveugle et esprit de progrès.
Obscurantisme contre ouverture d’esprit pour le bonheur de toustes.
Pour seulement 15 euros, un chef-d’œuvre à voir jusqu’au 11 juillet à Grande Halle de la Villette ! Aucune excuse pour s’en priver !
By Anne Vassivière
Tartuffe ou l’Hypocrite
Ivo van Hove
Grande Halle de la Villette
211 Av. Jean Jaurès, 75019 Paris
jusqu’au 11 juillet
à partir de 15 €
MEMBRES DE LA TROUPE
Thierry Hancisse : Orgon, Mari d’Elmire
LoÎc Corbery : Cléante, beau-frère d’Orgon
Christophe Montenez : Tartuffe, faux dévot
Marina Hands : Elmire, femme d’Orgon
Stéphane Varupenne : Cléante, beau-frère d’Orgon
Julien Frison : Damis, fils d’Orgon
Christine Brücher : Mme Pernelle, mère d’Orgon
