Hamlet par Ivo Van Hove d’après Shakespeare
Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 14 mars – Réservez
Un Hamlet exceptionnel
Parmi la multitude des Hamlet régulièrement présentés au théâtre, voici une proposition qui fera date. Sa force vient d’une modernité assumée servie par une distribution resserrée de la troupe de la Comédie Française dont l’immense qualité n’est plus à démontrer.
On connait par cœur l’histoire tragique d’Hamlet, sa situation, son dilemme, alors qu’y a-t-il de nouveau à Elseneur ?
La jeunesse trahie : le propos de la mise en scène
La mise en scène révèle un thème présent dans la pièce, mais jamais aussi clairement démontré : la trahison de la jeunesse par les adultes. Des adultes tièdes, lâches et vains qui, au mieux négligent, au pire maltraitent et compromettent l’avenir de leurs enfants. Un thème aisément transposable à l’époque actuelle, notamment avec la non-action des élites pour préserver la planète pour les générations futures. On pensera aussi à la gestion du Covid dont la jeunesse paye encore les pots cassés avec un état de fragilité psychologique avancée. Bien sûr, chez Shakespeare, ni souci écologique ni pandémie, cependant, une jeunesse sacrifiée aux valeurs
morbides du pouvoir des adultes. Voilà la proposition d’Ivo Van Hove. Hamlet, Ophélie et Laertes des jeunes des temps jadis qui trouvent un écho avec ceux d’aujourd’hui.
La pièce irriguée par la jeunesse
La mise en scène nous montre une pièce littéralement irriguée par la jeunesse : Au début, les personnages, jeunes et adultes, apparaissent tous en costumes et l’on craint une représentation plutôt figée, puis, lorsque le jeune Hamlet (puissant Christophe Montenez) se pose les premières grandes questions, il retire sa veste, se défait des attributs adultes qui l’étouffent et cherchent à le tromper.
Hamlet devient un jeune homme qui hurle à l’intérieur, parfois à l’extérieur aussi, son torse est à nu comme son cœur.
Prise de conscience et rébellion passent d’abord par le rejet des codes vestimentaires des hypocrites.
Ce qui touche et résonne tout au long de cette proposition, c’est en effet la sincérité de la jeunesse.
« Je ne connais pas le verbe sembler », dit Hamlet aux adultes.
La musique au cœur du dispositif
La musique vient en renfort de la proposition tout au long de la pièce avec l’utilisation d’une série de chansons modernes, à texte. Dont je vous laisse le plaisir de les découvrir sur place. Ophélie, par exemple, intègre dans son jeu les paroles d’une célèbre chanson française que la jeunesse apprécie particulièrement. Elle en dit les paroles comme si elles figuraient dans la pièce, puis reprend le cours de son monologue. Parfaitement à propos : le tout ajoute sens et émotion. Hamlet, quant à lui, chante une chanson dans son intégralité lorsqu’il est avec sa mère juste après l’assassinat de Polonius qu’il a prit pour Claudius. Une chanson des plus connues, qui fonctionne à merveille avec la situation.
D’autres scènes sont ainsi abreuvées de chansons. Ce ne sont pas des illustrations sonores plaquées, elles s’intègrent parfaitement dans la pièce et en éclairent des aspects qui n’avaient jamais été aussi clairement montrés.
Choix artistiques et dispositifs scéniques
Les libertés prises par Ivo Van Hove sont toutes pertinentes : lorsque Hamlet se permet un « Maman » ou un « Papa », c’est nous qui le disons, nous qui vacillons avec lui. C’est ce qui, en nous, a été trahi par les adultes, qui parle. Et cela contribue à rendre le personnage proche de la condition humaine partagée par le public.
Pas de surutilisation de la vidéo, un écran et des mots-clefs qui apparaissent en flashes lorsque Hamlet pose les vraies et grandes questions, en introduction aux monologues. Les questions suraiguës qui grésillent avec la lumière du plateau, et le son. Des soliloques électriques. Trombinoscopes.
Une vidéo conférence entre Claudius et le chef de ses troupes contre Fortinbras, parallèle avec certaines situations actuelles qui prennent le monde en otage des puissants.
En arrière-plan plus ou moins présent mais toujours émotionnellement fort, une menace sourde, basse et sonore que l’on sent proche et prête à bondir. Pendant toute la pièce, un bruit sourd et répétitif qui hante l’action comme une menace : la turbine des malheurs qui vont fondre sur les trois jeunes gens. Ce son, c’est la piqure de rappel de la vérité qui cherche à percer.
Les interprètes
Christophe Montenez/ Hamlet, a une vraie présence, les questions qu’il se pose, il les pose avec tout son corps. Guillaume Gallienne est lâche à souhait, il campe un Claudius à la diction très récitative, monocorde et coincée qui agace jusqu’à ce que l’on comprenne qu’elle sert un contraste : l’insensibilité des adultes face à la fougue, la sincérité et le besoin de vérité de la jeunesse. Claudius restera ainsi froid et
insensible jusqu’au dénouement. Et la proposition est juste.
Florence Viala est une Gertrude inconsciente du mal qu’elle fait, Denis Podalydès, un Polonius drôle et bête à souhait. Elissa Alloula, une Ophélie parfaitement sacrifiée, dévorée par le devoir dû aux hommes de sa famille. La scène où elle rend ses lettres d’amour à Hamlet est en cela une de plus tragiques de la pièce. Jean Chevalier, un Laerte tragiquement jouet de la duplicité du nouveau roi.
Le spectre et la tentation du suicide
Et le spectre, me direz-vous ? Dans Hamlet, on attend toujours avec impatience l’apparition du spectre, on se demande qu’elle va en être l’originalité par rapport aux autres mises en scène déjà vues. Ici, c’est le contraire du grandiloquent, le spectre arrive sur le plateau en rampant, et en ressort de même. L’effet est saisissant : le roi Hamlet rampe dans la brume rasant le sol, bête damnée qui n’a plus de verticalité
humaine. Errant dans un entre-deux monde de limbes qui promettent un éternel enfer.
D’ailleurs c’est à ce rang qu’Hamlet s’abaisse pendant le fameux monologue où il envisage le suicide (Être ou ne pas être) : il abandonne la station debout, il rampe comme le spectre, énumérant les maux d’hier encore agissants aujourd’hui.
Conclusion
Dans cette pièce, les adultes sont lamentables. Et la jeunesse, sacrifiée à leurs basses, leur inconscience et leurs vils intérêts. Or, en tuant la jeunesse, le monde adulte se tue lui-même, c’est le propos qui apparait dans cette bouleversante adaptation d’Ivo Van Hove.
Oui, « Le théâtre sera/est la machine pour mettre à nu la conscience du roi. » Et la nôtre.
J’ai entendu certaines personnes du public dire que ce n’était pas un Hamlet assez
classique, que ce n’était pas « le vrai Hamlet ».
Or, si Shakespeare était encore joué avec des conceptions et des costumes poussiéreux, il serait resté dans sa tombe, cloué au tombeau.
Si Shakespeare est encore et toujours bien vivant, c’est parce qu’il est servi par un théâtre qui vit et propose. Qui prend le risque de l’adaptation. Un théâtre qui n’a pas « l’estomac d’un pigeon. » Un théâtre qui ne trahit nullement Le Barde. Un théâtre que Shakespeare lui-même adorerait.
Hamlet par Ivo Van Hove d’après Shakespeare
Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 14 mars – Réservez
By Anne Vassiviere
Infos pratiques
Durée 1h55 – du mardi au samedi à 20h, relâches les lundis et dimanches
Les lunettes connectées ne sont plus proposées sur ce spectacle.
Ce spectacle contient des effets stroboscopiques.
Représentations avec audiodescription les jeudi 12 et samedi 14 mars
Le spectacle ne sera pas surtitré en anglais
